Experts et politiques : science sans conscience

Experts et politiques : science sans conscience

En plein deuxième tour de la campagne présidentielle, Albert lance un numéro spécial Sciences et Politiques. Un appel aux pouvoirs publics et à l’ensemble du corps scientifique sur la nécessité de redonner à la science sa place légitime dans les débats et les décisions publiques. A cette occasion, le Mag Albert laisse la plume de chaque rubrique à des scientifiques !

C’est donc à 2 jeunes scientifiques de métier – et amis dans la vie – que nous devons le Bon Mot de ce mois-ci ! Frédéric Bayer, Ingénieur Conseil à l’agence Albert, et Mathieu Baron, Directeur des Journées Nationales de l’Ingénieur, projet de la société des Ingénieurs et Scientifiques de France, reviennent plus particulièrement sur le nouveau paradigme qui doit régler la collaboration entre scientifiques et politiques.

Un peu d’histoire

Au début des années 50, la sortie de guerre laisse une Europe traumatisée, à reconstruire d’urgence, avec efficacité et économie. Sur le modèle politique d’avant guerre, les décideurs consultent directement les scientifiques “experts” sur les questions de société : PAC, risques/bénéfices du nucléaire et des énergies fossiles, développement de la chimie (pharma, matériaux, etc.). La science répond alors directement aux questions posées par le politique, qui fonde ses décisions sur cette dernière, sans corps intermédiaire ni véritable droit de regard de la société civile.

Ce modèle décisionnel permet l’émergence rapide d’infrastructures et de solutions techniques et technologiques, accueillies par la société comme répondant à des besoins (pragmatisme, économies d’échelle, réponse aux besoins primaires). Au sein de ce contexte, l’image populaire des grands groupes industriels florissants, ainsi que des carrières scientifiques, notamment dans le privé, est alors hautement valorisée, notamment par les gouvernements, à travers l’enseignement supérieur ou le contexte médiatique.

Revers de la médaille (Fields) à partir des années 60 : un glissement sémantique s’opère alors entre “progrès scientifique” et “bénéfices pour la société”. On observe un décalage entre le rythme de l’innovation technologique (motivée par les besoins d’une population européenne de plus en plus nombreuse et urbanisée) et celui de sa réglementation (motivée par la protection de la santé de la population au sens large). Autour des enjeux de société, l’action politique relève toujours plus du contrôle et de la surveillance d’indicateurs scientifiques que de l’organisation réelle de la production de savoirs et de technologies.

C’est à cette période que politiques et scientifiques ont failli à la vulgarisation et la démocratisation de certaines notions nécessaires à la définition de normes (de sécurité, notamment), conditions sinéquanones au développement industriel, telles que la pédagogie du risque vs. danger, de l’incertitude inhérente à la recherche, ou de la prévention vs. la précaution en matière de santé et d’environnement. Ces sujets sont ainsi restés jusqu’à aujourd’hui cloisonnés dans les milieux industriels et scientifiques. En Europe, la marge de décision politique dépendant directement de l’état de l’opinion du grand public, si ce dernier s’estime laissé de côté dans l’information et l’élaboration des décisions publiques, automatiquement la défiance/méfiance envers les autorités (notamment régulatrices) s’installe dès les premières grandes applications industrielles, en apparence insuffisamment réglementées.

Les années 80 ont logiquement vu émerger des corps intermédiaires, plus ou moins engagés pour la santé publique, l’environnement, la protection sociale, la défense de secteurs industriels, ou de l’action politique elle-même. Ces derniers visent à créer des passerelles entre le grand public, les scientifiques et les politiques : sociétés savantes, ONG, corps de métiers (comme IESF), syndicats professionnels, associations, et plus globalement la société civile, comprenant dans leurs rangs des “experts” (ancien terme, aujourd’hui dévoyé de son sens initial). Sans regard pour la légitimité scientifique des combats que mènent ces intermédiaires, leur positionnement “d’utilité publique” ne suscite, par nature, que peu ou pas de défiance directe de la part des décideurs, comme du grand public.

Les politiques se tournent donc de plus en plus vers les corps intermédiaires au détriment des autorités et institutions réglementaires, afin de recueillir, construire et diffuser des visions pour la société basées sur des faits scientifiques, tout en prenant officiellement leur source parmi les demandes du public. Ce nouveau fonctionnement décisionnel peut parfois même mener certains politiques à dénigrer les avis réglementaires de leurs propres autorités sanitaires afin de protéger l’image du corps politique. Dans une période où l’accès à l’information est universel et immédiat, et le sens critique du citoyen paradoxalement si peu sollicité (ère de la post-information), le manque de communication univoque et commune entre politiques et communauté scientifique pose désormais de sérieux problèmes, en remettant en question d’inestimables acquis (mouvements anti-vaccins, rejet de l’agriculture conventionnelle raisonnée , etc.).

Il est du ressort des corps intermédiaires d’apporter des solutions de réenchantement du modèle de la prise de décision publique !

Leur mission est aujourd’hui en train d’évoluer : ils doivent assumer leur rôle de proposition et de transmission de visions claires aux corps politiques, afin que ces-derniers puissent reprendre leur rôle initial.

  • Se tourner vers la communauté scientifique plurielle et faire confiance aux cohortes indépendantes d’experts mandatés par les autorités officielles de réglementation pour assurer le bon contrôle et l’orientation pertinente des recherches.
  • Associer tous les acteurs, dont les secteurs industriels et la société civile, qui n’attendent rien d’autre que de prouver leur bonne volonté et responsabilité sociétale, à travers des projets communs et des démarches de progrès
  • S’appuyer sur les corps intermédiaires, notamment pour la vulgarisation des questions de société, la co-construction d’une vision politique univoque sur ces questions, comme la valorisation et la diffusion des enjeux-clés, depuis trop longtemps confinés aux milieux décisionnels.

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